Le patriarcat et le sexisme sont si ancrés dans notre société et notre quotidien, que nous ne voyons plus à quel point ils nous dominent. Quand je dis "nous", je parle des hommes et des femmes, qui constituent cette société. Ils nous dominent dans notre langage, nos comportements, nos intéractions et bizarrement nous les légitimons quotidiennement.

Les stéréotypes du genre sont transmis très tôt à nos enfants: le rose pour les filles et le bleu pour les garçons, les poupées pour les filles et les voitures pour les garçons, les jeux calmes pour les filles et les jeux d'aventure pour les garçons... Quand nous refusons de mettre du rose à nos fils, quand nous demandons à nos filles d'être polies et patientes, quand nous disons à nos filles qu'elles sont jolies et à nos garçons qu'ils sont forts, nous véhiculons inconsciemment tous ces stéréotypes de genre et cela dès l'enfance.

Extrait du guide destiné aux enfants publié en 2011 par la Ligue de l'Enseignement de Paris et l'association Mixcité

Sommes-nous tou.te.s complices de ce système patriarcal? Vous êtes-vous déjà interrogé.e.s sur ce que vous donniez à voir comme modèle à vos fil.le.s? Quelle image ont-ils/elles de la place de la femme et de l'homme dans le foyer et la société?

Eduquer nos filles comme nos fils, une première étape ...

Avant d'être enceinte, quand je m'imaginais avoir des enfants, je me voyais maman d'un petit garçon. Pourquoi? Comme un parent sur deux, je croyais qu'il était plus simple d'élever un garçon. Cette société est construite par et pour les hommes. Ils ont tous les privilèges, tous les droits et toutes les possibilités tant qu'ils répondent au standard social de l'homme viril et masculin.

«L'affirmation féminine est loin d'être allée au bout de son chemin ; l'égalité continuera de grandir et le mot de virilité perdra un jour son sens» - Georges Vigarello, historien

L'espace public leur appartient et en tant que femmes nous y sommes parfois invitées et souvent juste tolérées. Et puis, l'inconscient, à cause de notre éducation genrée, nous renvoie ce message fort: "il faut être un homme pour réussir". Alors oui, les femmes ont le droit de travailler, le droit de voter, le droit d'avorter, le droit de divorcer, le droit d'étudier. Elles font carrière comme les hommes. Mais, encore en 2020, malgré les nombreux combats menés par les féministes et toutes les lois votées, les femmes ne sont pas les égales des hommes.

Lors de ma première grossesse, j'étais étrangement partagée: toujours, en surface -la raison, l'insconscient, cette envie d'avoir un fils, et puis aussi, si j'osais me l'avouer - le coeur, la conscience, cette conviction profonde que je désirais une fille. J'étais persuadée d'être préparée à lui donner les clés pour se battre dans cette société masculine, développer une confiance en elle et l'armer pour être une femme libérée et émancipée. En écrivant, je me rends compte de la violence et de la charge guerrière des mots utilisés, encore un conditionnement social viril.

Lorsque j'ai su que j'attendais une fille, aucune déception. Mon rôle était clair: lui donner la liberté d'être elle-même, lui apprendre à assumer ses désirs et ses opinions, à ne pas laisser les autres parler pour elle, lui enseigner la notion de consentement et d'intimité personnelle, lui montrer au travers d'exemples que les femmes peuvent tout faire, de la science à l'astronomie en passant par la Tech, l'art et la littérature. Libre à elle de conquérir le monde si elle le souhaite. Et je n'ai eu aucun mal à trouver des ressources non genrées et non sexistes pour l'élever.

A 5 ans, elle a déjà une confiance en elle incroyable, se sent libre de ses choix, est affranchie du regard des autres, est capable de faire face à des remarques sexistes dans la cour de récré - "les filles courent moins vite que les garçons" ou bien "c'est pas un jeu pour les filles" - avec des arguments. Elle a de l'assurance. Et c'est un résultat tangible du temps investi pour casser les codes sociaux et lui apprendre à être elle-même. Evidemment, elle adore le rose et la Reine des neiges. L'important est qu'elle puisse naviguer entre tous les univers, échanger et comprendre les avantages de s'affranchir de ce rôle de soumission dans lequel la société nous maintient, et qu'elle assume sa puissance féminine.

...et élever nos fils comme nos filles

Lors de ma seconde grossesse, je ne me suis posée aucune question, juste une évidence: c'était un garçon, et il s'agirait de mettre mes deux enfants sur un pied d'égalité, pas de concession de ce côté là. Ce serait simple et facile puisque j'élevais déjà ma fille comme l'égale d'un garçon.

Quelle erreur! Il a fallu aussi m'interroger et remettre en question le moule patriarcal dans lequel nous élevons aussi nos fils, les conséquences que cela génère pour la société et le monde inégal que nous léguons à nos fil.le.s. Si nous ne voulons pas que nos fils deviennent des machos dominants, nous devons faire ce même travail d'accompagnement et de conscientisation avec eux. Les garçons - encore plus que les filles - sont poussés à se conformer à un idéal, un modèle de virilité toxique: ils doivent être beaux, forts, intelligents, puissants, occuper l'espace, aimer la bagarre, l'aventure et les risques, collectionner les conquêtes dès le berceau. Ils ne font pas le ménage, ne doivent pas pleurer, ne doivent pas montrer leurs émotions ou leur sensibilité, ne peuvent pas avoir d'amitiés féminines sauf avec une fille garçon manqué. Voilà les injonctions que leur envoie la société et gare à ceux qui ne s'y conforment pas! Ils sont rapidement catalogués comme efféminés ou homosexuels - le système aime ses boites et ses hiérarchies, la nuance, la complexité et le mélange des genres dérangent l'ordre établi.

Tout l'effort d'émancipation a été tourné vers l'évolution des filles en leur donnant accès à des carrières scientifiques, en les encourangeant à intégrer des professions dites masculines, en les rendant visibles dans le monde économique. Mais qu'est-ce qui a été fait pour changer les mentalités en ce qui concerne la position de domination des hommes? Comment fait-on évoluer les mentalités si on n'investit pas l'autre partie du problème? Pour que la femme soit l'égale de l'homme, l'homme doit remettre en question le système et faire une place à la femme.

Ne comptez pas sur l'école pour casser le modèle. Les manuels scolaires sont encore genrés. Quand les maitre.sse.s font découvrir des oeuvres, ce sont souvent des hommes qui sont mis en avant. Et sinon, observez la cour de récréation des écoles. L'espace central de la cour est occupé par des jeux de ballon, jeux principalement masculins et les filles sont cantonnées aux côtés de la cour dans des espaces plus restreints. L'étude réalisée par Edith Maruejols, experte des questions d'égalité dans l'espace urbain, nous démontre que la socialisation des enfants influe sur leur façon d'occuper l'espace.

Cour de récréation dessinée par un collégien (G pour Garçon et F pour Fille) dans le cadre d'une étude réalisée par Matilda avec Edith Maruéjols sur la socialisation de la cour de récréation

Combattre les stéréotypes pour leur donner toutes les opportunités

Comment déconstruire les stéréotypes pour aller vers plus d'égalité quand les livres pour enfants continuent de véhiculer des comportements ou des images sexistes? La princesse ou l'héroine est souvent désarmée, victime, docile et attend sa délivrance par un prince charmant vaillant et courageux. Dans les dessins animés actuels, et aussi ceux que nous avons adorés dans notre enfance, les héros sont des garçons forts et les filles souvent inexistantes ou cantonnées à des rôles de mère ou femme au foyer. Alors, fort heureusement être exposé.e.s à ce type d'ouvrages, n'empêchera pas toutes nos fil.le.s de devenir féministe, mais cela renforce insidieusement les stéréotypes de genre.

Nous ne pouvons pas les extraire de cette exposition et elle serait presque contre-productive. L'important est que nos enfants trouvent des modèles auxquels s'identifier et qui viennent contre-balancer ces stéréotypes par des contre-exemples. Nous trouvons des ouvrages tels que Histoires du soir pour filles rebelles, avec son pendant masculin Histoires pour garçons qui veulent changer le monde, ou bien encore des livres qui invitent les enfants à être libres: Les filles/les garçons peuvent le faire aussi, La déclaration des droits des garçons ou La déclaration des droits des filles ...

Livre Les filles/les garçons peuvent le faire aussi - Sophie Gourion et Isabelle Maroger

Vous êtes-vous interrogé.e.s une seule fois sur le genre des jouets? Pourquoi nous vend-on des trotinettes roses et bleues? Pourquoi les poupées ou poupons sont-ils placés en rayon aux côtés des dinettes et cuisines, et les camions et voitures disposés à l'autre bout du magasin? Tous les jeux peuvent être proposés sans distinction aux deux sexes pour développer leurs capacités. Il s'agit de donner aux enfants le plus d'opportunités pour se développer et acquérir des compétences. De plus en plus souvent en crèche et jardins d'enfants on trouve des espaces où se côtoient un espace cuisine, des déguisements, et des voitures ou constructions accessibles à tou.te.s.

« En faisant du mythe de la supériorité mâle le fondement de l’ordre social, politique, religieux, économique et sexuel, en valorisant la force, le goût du pouvoir, l’appétit de conquête et l’instinct guerrier, il a justifié et organisé l’asservissement des femmes, mais il s’est aussi condamné à réprimer ses émotions, à redouter l’impuissance et à honnir l’effémination, tout en cultivant le goût de la violence et de la mort héroïque. Le devoir de virilité est un fardeau, et « devenir un homme » un processus extrêmement coûteux. » - Extrait du livre Mythe de la virilité d'Olivia Gazalé

Réveillons-nous! Inventons une nouvelle masculinité

Aidons les hommes à se libérer de la masculinité toxique qui les oblige à refouler leurs émotions, être virils, se montrer supérieur, avoir des attitudes de conquérants et de dominateurs. Transformons l'image de l'homme et allons vers une masculinité réinventée et respectueuse. Nous entendons ça et quelques voix, plus ou moins célèbres, s'élever contre cette domination masculine qui fait du mal aux hommes et aux femmes.

Kid - Eddy de Pretto

Nous ne triompherons des inégalités femme-homme qu'avec une libération des hommes de ces injonctions de virilité. L'éducation de nos fil.le.s est une clé pour atteindre l'égalité des genres. Ils sont les adultes de la société de demain. Tous ne seront pas des féministes militants. Ils seront tout de même sensibles au sujet pour devenir nos alliés.

Photo de couverture Kirsten Marie