Se ménager des cercles de lumière par une pensée de rupture

Nous sommes nombreus•es à avoir lu ces posts et ces articles qui répandent des prophéties apocalyptiques à propos des conséquences de la crise actuelle, sans apporter un seul élément de réponse. À un vieil ami qui s'adonnait à cet exercice, j'écrivais que je me refusais à accepter ces prédictions, qui, potentiellement justes si l'on s'en tient aux modes de pensée qui nous ont amené•es jusqu'ici, pouvaient tout à fait être mises au rebut dès lors que l'on saurait se ménager des cercles de lumière par une pensée de rupture.

L'écoféminisme offre à rêver ce que pourrait être le monde d'après l'anthropocène

Je vous le dis donc, « Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! » Reprenant le slogan italien de 1976, publié en 2018, le texte d'Émilie Hache - philosophe devenue une figure incontournable de l'écoféminisme aujourd'hui en France, est sans doute celui qui m'a donné le plus de réconfort et d'espoir ces dernières semaines.

Réconfortant d'abord parce qu'il offre à entrevoir ce petit chemin entre les arbres, celui qui mène à la clairière mais qui n'est pas indiqué sur la carte. Il est difficile de penser hors système, en rupture avec l'idéologie dominante, et à le faire, on passe souvent, au mieux, pour des naïves, au pire, pour des folles: soit stupides soit dangereuses. La pensée conventionnelle se pose en pensée naturelle et utilise une variété de stratagèmes dialectiques afin d’avoir toujours raison. Pourtant, là, dans ce chapitre de Penser l’Anthropocène, j'ai trouvé écho à ma réflexion.

Photo: Geran de klerk

À lire ce texte je me suis donc sentie moins seule, puisqu'il mettait des mots justes sur le phénomène que nous sommes en train de vivre. L'anthropocène est usuellement définie comme l'ère terrestre qui débute à la révolution industrielle et se poursuit aujourd'hui. Elle est caractérisée par les effets significatifs de l'activité humaine, en particulier industrielle, sur l'écosystème de la terre. L'écoféminisme ouvre une vue critique du concept d'anthropocène - qui suscite d'ailleurs de nombreuses controverses - non pas que l'on nie son existence, mais on débat des points de vue. Et de manière plus à propos ici, l'écoféminisme offre à rêver ce que pourrait être le monde d'après l'anthropocène.

Une opportunité de rêver une alternative constructive qui s'oppose à la vision dominante du monde d'après - c'est à dire l'effondrement

Cette opportunité de rêver hors système est vitale, parce qu'elle propose une alternative constructive qui s'oppose à la vision dominante du monde d'après - c'est à dire l'effondrement. La collapsologie déploie de sidérants discours de fin apocalyptique inévitable, empêchant ainsi tout espoir, réflexion et action. Sidération, c'est l'état dans lequel les réponses gouvernementales du monde entier nous ont plongé•es en décrétant l'état d'urgence sanitaire. La plupart des gouvernements du monde entier ont prophétisé un possible effondrement des systèmes de santé, tout en ne proposant comme solution qu'un gel de la vie en société en attendant la solution scientifique, c'est à dire le traitement médicamenteux ou le vaccin.

La sidération est une tactique bien rodée pour soumettre les populations aux volontés des gouvernants. La stratégie du choc psychologique de masse a été maintes fois utilisée pour imposer aux populations des réformes neo-libérales sans rencontrer beaucoup de résistance.

On notera au passage que le risque d'effondrement du système de santé pré-existait à la crise du covid-19. Mais à l'époque, la gestion de l'hôpital en flux plus que tendus n'avait aucune incidence directe et immédiate sur les performances de l'économie toute entière. Dans un système capitaliste amoral, le système de santé n'a de valeur qu'en cela qu'il est rentable et qu'il maintient en vie la travailleur•se et le consommateur•rice.

Photo: Allie

Une issue autre que la seule issue "scientifique"

" Quant au progrès scientifique, on voit mal à quoi il peut être utile d’empiler encore des connaissances sur un amas déjà bien trop vaste pour pouvoir être embrassé par la pensée même des spécialistes, et l'expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des lumières, puisqu'on ne peut divulguer aux masses qu'une misérable caricature de la culture scientifique moderne, caricature qui, loin de former leur jugement, les habituent à la crédulité. " (Simone Weil, 1955, essai rédigé en 1934.)

Il n'y aurait donc aucune autre issue que l'issue scientifique. et pourtant nos comportements pendant la pandémie font bugger les intelligences artificielles, qui ne sont pas non plus en mesure de servir le diagnostic de la maladie, faute de données. Côté traitement et vaccin, il semblerait également que les annonces prometteuses aient été faites un peu trop rapidement. Ce n'est pas étonnant. Ce qui est surprenant, c'est d'avoir cru qu'il suffirait d'appuyer sur le bouton à faire tourner des modèles afin d'obtenir une solution. La promotion, voire la propagande, du tout scientifique sert cependant au moins deux objectifs: spéculer sur le prix des actions des laboratoires pharmaceutiques, et maintenir le système en place en contenant la population dans une certaine crédulité - et donc en évitant toute contestation.

En pensant la sortie de l'anthropocène avec les outils et théories qui nous y ont conduit, nous nous condamnons à l'échec. Cette ère "résulte de cette grande
transformation qu’est le capitalisme – c’est-à-dire du mouvement des enclosures mettant fin aux communaux, de l’expansion coloniale, comme aussi de la révolution mécaniste des sciences modernes et la nouvelle éthique qui l’accompagne –, permettant de faire sauter les barrières morales et religieuses entravant jusque-là l’exploitation et la destruction de la nature/la terre."
(Emilie Hache, 2018)
. On ne peut donc envisager une fin heureuse en ne misant que sur la science moderne et l'économie capitaliste qui nous mènent en effet à un effondrement.

Rêver l'obscur: des mots sur les maux, créer une vision, et la réaliser

L'écoféminisme nous amène à prendre conscience des racines profondes du problème, et s'il ne prétend pas détenir la solution à nos problèmes actuels, il procure un profond sentiment d'espoir, en cela qu'il nous invite, dans le sillon de l'écoféministe Starhawk à rêver l'obscur.

Il s'agit donc de rêver la fin d'un monde, rêver l'obscur, créer une vision et la réaliser. Avant de pouvoir imaginer un monde nouveau, il est nécessaire de mettre des mots sur ce qui nous blesse et ce qui nous fait peur.

Et ce n'est pas facile d'exprimer cela: la peur, comme la colère, sont des émotions qui sont réprimées et dévalorisées. Dans le système de concurrence entre tou•te•s, avoir peur c'est être faible, et être faible, c'est être voué à mourir (au moins symboliquement). Dans un système de pure rationalité, être en colère, c'est ne pas savoir "contenir ses émotions", ne pas être raisonnable, et donc n'être ni crédible ni légitime.

Photo: Bogomil Mihaylov

Il s'agit donc en premier lieu de s'autoriser à avoir peur, voire d'être en colère, puis de mettre des mots sur ces émotions et ce qui les provoque. L'exercice est complexe, parce que ce que nous identifions comme les causes sont usuellement présentées comme des phénomènes naturels et normaux, niant ainsi l'existence même de nos souffrances qui ne peuvent dès lors plus être exprimées. Cela s'apprend en faisant, cultivant en particulier l'esprit du débutant, la patience et le non-jugement. Et on n'apprend que mieux en groupe, par l'expérience, souvent au sein de cercles de confiance.

Une fois les cercles constitués et les mots/maux posés, alors vient le temps du rêve, de l'imagination des possibles. En se reconnectant au vivant et au sensible, en faisant confiance à ses sensations, à la connaissance de son propre corps, à son instinct, nous pouvons alors penser le monde autrement, rêver, pour s'offrir puis réaliser des solutions alternatives créatives.

Un processus déjà en route

Un mois après le déconfinement, on pourrait craindre que la stratégie de choc et de sidération ait bien fonctionné. Certes la vie semble reprendre son cours comme avant ou presque, mais en pire. Le pire est imposé par la force de la nécessité matérielle: épuisement des parents, chômage, conditions de travail durcies par la crise, mais aussi enflammement des populations discriminées depuis trop longtemps aux Etats-Unis et ailleurs. La crise a éveillé de nombreuses consciences, et le pire nous fait contre toute attente sortir de notre sidération, nous poussant à nous unir pour rêver la fin d'un monde.

Photo: Julian Wan

C'est en effet là que les Wild Wise Witches ont bien l'intention de contribuer. D'abord éveiller les consciences, donner la parole à celles et ceux qui souffrent, ensemble créer une vision du monde d'après, et mettre en oeuvre les outils pour la réaliser.

Photo de couverture: Luca Huter