"N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant." Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir avait raison et nous sommes en train de le vivre. C’est troublant, mais la journaliste Caroline Criado Perez a récemment écrit un ouvrage dont le titre évocateur « les femme invisibles » met en exergue que la plupart des standards des produits de consommation, des médicaments ou des équipements de sécurité sont masculins. Alors on ne s’étonnera pas si depuis les 3 derniers mois, les femmes - la moitié de l’humanité, et les plus touchées par la crise du COVID-19, sont restées invisibles.

Depuis les décisions du gouvernement relatives au confinement, et en réponse à la crise du COVID-19, il est devenu évident que les femmes font partie des populations les plus en danger, que cela soit au travail ou à la maison, et ceci pour de multiples raisons.

Les femmes constituent la majorité des travailleur•se•s du secteur de la santé et des services sociaux - 70% dans 104 pays analysés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les enseignant•e•s des maternelles, primaires et secondaires, principalement des femmes, sont également exposé•e•s. Elles s’occupent des enfants des soignant•e•s pendant le confinement, et doivent, en période de déconfinement, assurer de nouveau les cours  auprès de tous les enfants à l’école, au collège et au lycée.

Deux autres catégories de femmes sont aussi touchées par cette crise du COVID-19, celles qui sont au foyer et celles qui se sont retrouvées confinées en télétravail. En effet, elles doivent gérer le programme scolaire des enfants, les courses et les repas du midi et du soir, et accessoirement le linge et le ménage. Car il ne faut pas rêver, ces tâches sont principalement assurées par les femmes, confinement ou pas. De surcroît, celles qui ont la charge du foyer, doivent aussi assurer leurs engagements professionnels. Cette situation fait monter en flèche leur charge mentale et émotionnelle.

On entend peu parler des femmes âgées - qui vivent souvent seules, et dont le principal lien social est la sortie journalière pour effectuer les courses. Elles souffrent elles aussi du confinement, d’autant plus qu’elles n’utilisent que peu les outils de visioconférence qui apportent un peu plus de distraction au quotidien et sont plus conviviaux que le téléphone. Certaines n’ont pas hésité à sortir quand même faire leur courses, munies de leur masque cousu maison. Elles en avaient sans doute besoin, ou peut être ont-elles moins peur de mourir.

Intéressons nous plus particulièrement à la catégorie des femmes, qui a continué à travailler à l’extérieur, celle qui a bravé le danger sans être vraiment protégée. Les masques, gants, solutions hydro-alcooliques, blouses et autres matériels de protection ont manqué. Les femmes sont quand même au rendez-vous mais personne ne les met en avant.

"Game Changer", Banksy, 2020

Qui travaille aujourd’hui en contact avec la population ? Ce sont principalement les caissières, les infirmières, le personnel soignant et d’accueil dans les EPHAD, les hôpitaux, les laboratoires, les pharmacies, les boulangeries et autres commerces alimentaires... Ce personnel est principalement féminin et il est particulièrement exposé au COVID-19. Selon un article des Nations Unies, le rôle que jouent les femmes dans nos sociétés les mettraient en première ligne d’une épidémie comme celle que l’on vit aujourd’hui.

Les femmes sont plus exposées que les hommes au coronavirus à cause de leur activité professionnelle et de leur place dans la société qui les rendent plus proches physiquement des autres personnes (enfants, malades, personnes agées..).

Selon l’OIT, la majorité (58,6 %) des femmes salariées dans le monde travaillent dans le secteur des services et en contact direct avec le public. Les femmes sont aussi les principales personnes qui s'occupent des enfants, des personnes âgées et des malades, et beaucoup d'entre elles prennent un deuxième service à fort degré de contact lorsqu'elles terminent leur travail salarié. Les femmes ont aussi souvent des emplois plus précaires et moins rémunérés que les hommes, ce qui les rend plus exposées à la violence sociale. Seule la recrudescence de violences conjugales à l’encontre des femmes pendant la période de confinement a été médiatisée. Des mesures ont été prises pour accueillir ces femmes en danger, même si cela ne règle pas le problème de la reconnaissance des violences faites aux femmes en général, et de leur traitement législatif.

Certes, tous les soirs les personnes confinées ont fait du bruit à leur balcon pour manifester leur gratitude au personnel soignant. C’est en grande partie grâce à ces femmes courageuses, soignantes au sens large du terme, qui ont continué à travailler au contact des autres et à s’exposer au virus, que la France a traversé le confinement et combattu le virus. Or ces femmes sont loin d’être celles qui sont les plus valorisées, que ce soit au niveau de leurs conditions de travail, de leur salaire, ou de leur reconnaissance. Une proportion non négligeable de ces femmes se trouve dans des situations précaires alors même qu’elles travaillent.

La crise du coronavirus mènera-t-elle à une révolution du travail ?

Cet épisode nous renvoie à la précarité que vivent les femmes. Ce sont des métiers parmi les moins rémunérés qui sous-tendent le fonctionnement de notre société, et ce sont principalement des femmes qui les exercent, au risque de sacrifier leur santé et celle de leur famille. La crise du coronavirus nous place dans des conditions inédites, et remet sur le devant de la scène des injustices criantes. La crise du coronavirus mènera-t-elle à une révolution du travail ?

Ces mêmes femmes sont doublement touchées par cette crise sanitaire: assumer des responsabilités professionnelles plus lourdes ne leur permet plus de prendre soin de leur famille. Plus exposées à la contamination, elles doivent également subir les risques de diffusion du virus auprès de leurs proches.

Les conséquences de cette crise sont déjà prévisibles : les inégalités sociales entre les femmes et les hommes vont s'intensifier. « Avec la propagation de la pandémie de COVID 19, même les gains limités réalisés au cours des dernières décennies en matière d’égalité hommes femmes risquent d'être annulés », souligne un rapport de l’ONU.

Il y a également un grand paradoxe très visible dans cette crise. En France, alors que les femmes sont très exposées au COVID-19 dans la vie de tous les jours, elles ne sont pas représentées dans les médias, dans le gouvernement et les comités scientifiques de lutte contre le virus.

Il est primordial d’adopter une approche réflexive, incluant l'impact de la crise sur les genres, et d'en tirer les leçons.

De haut en bas et de gauche à droite: Jacinda Ardern, Erna Solberg, Tsai Ing-wen, Mette Frederiksen, Angela Merkel. Photos Wikimedia Commons: Ulysse Bellier, Pernille Ingebrigtsen / Arctic Frontiers, Office of the President, Republic of China (Taiwan), News Oresund, Johannes Maximilian

Cela passe par la création d’une société plus inclusive dans laquelle on donne davantage la parole aux femmes afin d'inventer des formes de solidarité plus égalitaires. La période après-COVID doit être une opportunité pour les femmes d'être pleinement associées au processus de réflexion et de réorganisation du monde du travail. Une récente étude a montré que les pays avec des gouvernements les plus paritaires sont ceux qui gèrent le mieux la pandémie. Ce sont ces mêmes pays qui ont élus des cheffes d’état (l’Allemagne, la Nouvelle-Zélande, Taïwan, la Finlande ou le Danemark) ou dans lesquels on retrouve un plus grand nombre de femmes dans les conseils d’administration.

Notre modernité est annonciatrice de catastrophes écologiques, qui représentent un enjeu majeur dont découlent toutes les autres crises, économiques, sanitaires et sociales. Il est plus que temps d’activer le leadership féminin pour s'y préparer.

Photo : Alexandr Bormotin