Le concept de charge mentale a plusieurs décennies d'existence, et a été popularisé en 2017 par la BD Fallait Demander, en France et ailleurs dans le monde. Depuis, beaucoup d'encre a coulé, mais on n'a pas beaucoup avancé. En fait on a même régressé : la crise du Covid a fait tomber un gros rocher sur le plateau de la balance, côté femmes biensûr.

On a vu fleurir ci et là quelques articles sur le sujet et un sondage IFOP indiquant clairement que les disputes de couples à cause du partage des tâches ménagères et de l'éducation des enfants ont augmenté depuis la mi-mars. Le confinement et le cumul des tâches (travail domestique, education des enfants et télétravail) en un même temps et un même lieu ont eu raison des précaires équilibres en place. Plus récemment, et dans le sillage des prises de conscience dûes à la crise, certaines se sont aussi demandées si sauver la planète était une nouvelle charge mentale pour les femmes.

IFOP

La charge mentale d'abord, qu'est-ce-que c'est?

La liste des trucs à faire? Selon la sociologue Monique Haicault - qui est à l'origine du concept, la charge mentale résulte d'une "juxtaposition de deux activités en des lieux et temps bien distincts". Concrètement? Faire mentalement la liste des courses tout en participant à une réunion au boulot, organiser les vacances pour que toute la famille se sente bien en s'oubliant parfois, ramener sa tasse à la cuisine avant d'aller bouquiner, puis sur le chemin ramasser des chaussettes, lancer une lessive, rajouter "noix de lavage" sur la liste partagée des courses que vous êtes d'ailleurs la seule à consulter...

Charge mentale
"Faire tenir ensemble les successions de charge de travail, à les imbriquer, à les superposer, ou au contraire à les désimbriquer, à fabriquer des continuités, sortes de fondus enchaînés, à jouer sans cesse sur ce qui marche ensemble et ce qui est compatible... La charge mentale est faite de ces perpétuels ajustements, de la viscosité du temps qui n’est que rarement rythme et beaucoup plus souvent immanence, où se perd le corps, où se tue la tête, à calculer l’incalculable, à rattraper sur du temps et avec du temps, le temps perdu, à faire, à gérer." Monique Haicault

Bref, la charge mentale c'est notre propensité et notre capacité à gérer et organiser toutes les facettes de notre vie et celle de nos proches, en même temps, et de manière constante. C'est faire en sorte que tout s'imbrique, des congés de la nounou au dossier important, de la machine à faire tourner aux vacances à organiser, en passant par les fins de mois à boucler. Et ça, ça bouffe la tête.

Comment se génère la charge mentale?

Une fois la définition posée, il s'agit d'en analyser les causes afin d'y trouver un remède. Qui s'est donc penché sur la question?

D'un parti pris patriarcal assez marqué, la psychiatrie s'est emparée de la question et semblerait écarter totalement la dimension du genre et des constructions sociales dans le "traitement" de la charge mentale. Vous vous sentez mentalement surchargée? On vous explique que, oui, certes la pression sociale existe, mais si vous êtes épuisée, c'est parce que vous êtes anxieux.se, perfectionnistes ou dans le contrôle... "La thérapie est de la politique appliquée"...

Exclure toute explication sociétale est évidemment largement tronqué. Et vous pouvez toujours travailler sur votre anxiété et votre perfectionnisme, bizarrement le linge mouillé moisira toujours dans la machine...la main invisible du marché ne sera pas venu l'étendre.

La sociologie et la philosophie amènent ici une autre lumière qui permet d'aborder la question de manière plus systémique. Du point de vue d'un féminisme matérialiste, ce sont bien les pratiques sociales qui inscrivent la domination masculine dans la société, qui invisibilisent le travail domestique en cela qu'il est offert à titre gratuit et n'est comptabilisé nulle part.

"Ils disent que c'est de l'amour. Nous disons que c'est du travail non rémunéré."
Sylvia Federici
Photo: Nathan Dumlao

Ce sur quoi le système joue, c'est surtout le sentiment de responsabilité que nous pensons avoir envers celles et ceux avec qui nous avons un lien affectif, et auxquel.le.s nous nous obligeons à prodiguer des soins - au sens large du terme. Ceci mobilise une force de travail à la fois physique, psychologique et émotionnelle. C'est bien en cela qu'une surcharge d'un tel travail amène à un épuisement général.

C'est à moi de prendre les rendez-vous chez le dentiste pour les enfants parce que je les aime, je me sens responsable de leur santé, et si je ne le fais pas, personne ne le fera à ma place. C'est le bazar dans l'appart, je me sens mal, j'ai un haut le coeur, ça me dégoute, j'ai besoin d'un endroit rangé et propre pour me sentir bien, c'est donc à moi de faire le ménage. Je suis sûre que vous voyez bien ce dont je veux parler. Des préoccupations plutôt que de simples occupations.

Tout commence donc par un évènement, qui, filtré par notre perception, génère des sensations physiques avant de se transformer en une émotion, nous fait prendre conscience d'un besoin, et déclenche une action. En général nous fonctionnons toujours sur le même schéma, ayant intégré depuis l'enfance tout un tas de devoirs et responsabilités.

La carte n'est pas le territoire

Alors pourquoi les femmes principalement me direz-vous?

Certains évoquent le rôle des bas taux d'ocytocine et de hauts taux de testostérone qui diminueraient l'empathie chez les hommes. Arguments essentialistes donc, mais qui, encore une fois, n'expliquent pas tout, puisqu'ils excluent l'éducation et l'interaction sociale.

Les hommes sont éduqués à réprimer leurs émotions, et donc par effet pervers, à très peu percevoir celles des autres, et donc passer à côté de leurs besoins. Ensuite, ils ont principalement eu des modèles familiaux où les besoins étaient comblés par des femmes, invisibles. Leurs besoins, et les besoins des autres, sont soit niés, soit comblés par la main invisible du care.

La charge mentale touche plus particulièrement les femmes. Elle découle de la séparation artificielle humain/nature, homme/femme. Tout ce qui est nature et reproduction de la vie est supporté par les femmes dans la sphère domestique, et les hommes sont cantonnés dans la sphère économique, occupés à la production. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, une grande partie des femmes travaillent aussi dans la sphère économique.

La crise du covid a été un formidable révélateur: une société ne tient que par les métiers du soin au sens large. En revanche, une société ne meurt pas instantanément d'un manque de capitalisme... Tout ce qui relève du soin, et qui inclue aussi celui qui est apporté à l'environnement et la nature, c'est la (vraie) vie : soigner, laver, ramasser les poubelles, semer et récolter, faire les courses, préparer les repas, s'occuper des enfants, des personnes agées... Alors la solution est-elle seulement un rééquilibrage femme-homme?

Photo: Yoann Boyer

Thérapies individuelles et partage managérial des tâches...oui mais...

Après l'approche psychiatrique (c'est toi le problème ma fille), les réseaux nous servent à grosses louches d'applications de comptabilité des tâches au sein du couple. Ca aide peut-être à une prise de conscience, mais entre vous et moi, qui gère l'appli hein? C'est encore bibi...

Parler de charge mentale à répartir au sein du couple, c'est réfléchir au problème avec les idées qui l'ont généré en premier lieu. S'agit-il vraiment de se pencher sur les moyens de répartir la charge, de savoir qui va s'occuper du soin et en même temps travailler en entreprise, ou bien de savoir qui va être au foyer pendant que l'autre travaille à l'usine? Il s'agit de rebooter le système en prenant conscience que les sphères sont imbriquées, et que l'économique a pris le pas sur la vie. Il s'agit de vivre en harmonie avec nous-même, avec les autres (quel que soit leur genre!) et avec la nature, et ne plus avoir à gérer des sphères qui ont été séparées de manière artificielle.

Alors on fait comment?

Une piste consiste à changer, dans un premier temps, nos schémas de fonctionnement psychologique. Nous pouvons modifier nos filtres de perception en écoutant d'abord nos sensations physiques, pour ensuite entendre nos émotions avant qu'elles ne nous submergent, et décider en conscience de changer nos réponses et nos actions en rêvant des alternatives.

Photo: Rad Pozniakov

Le repas est terminé, vous vous précipitez pour tout débarrasser, tout ranger, si vous ne le faites pas, personne ne le fera à votre place. Vraiment, vous en êtes sûre?

Essayez ça:
Le repas est terminé, posez vous cinq minutes, assise sur votre chaise et savourez le moment, fermez les yeux si c'est plus facile. Respirez profondément, prenez votre temps, qu'avez-vous mangé? Avez-vous encore le goût des aliments dans la bouche? Comment êtes-vous assise? Quels sont vos points de contact avec la chaise, avec le sol? Prenez conscience des sons autour de vous. Rouvrez les yeux.

Que s'est-il passé? Observez. Comment vous sentez-vous? Sentez vous toujours cette urgence à l'action? Peut-être qu'un.e enfant a commencé à débarasser la table, ou bien qu'il/elle est venu.e s'asseoir sur vos genoux? Que votre conjoint.e vous a lancé un "tu as l'air fatiguée je ferai ça plus tard, laisse!". Peut-être que tout le monde est parti en laissant tout en plan...et alors? Pourquoi ne tenteriez vous pas l'expérience de faire de même, pour voir ce qu'il va se passer plus tard? Chiche?

Tout commence à la maison, par de petites actions individuelles, qui, combinées à l'échelle collective, changent le monde!

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Photo de couverture: Mohsen Shenavari