Une absence de la question économique dans l'écoféminisme?

La première fois que j'ai entendu le mot écoféminisme, je pensais qu'il s'agissait de la contraction des mots économie et féminisme. Cette perception provient  très certainement d'une déformation professionnelle: je suis économiste. Cela m'arrangeait totalement, j'avais déjà lu et même écrit pas mal d'articles sur les points de vue féministes de l'économie, des visions féministes de l'entrepreneuriat. Je pensais alors en terme de plafond de verre, sexisme sur le lieu de travail, discrimination en tout genre dans la sphère économique, métiers genrés, femmes au foyer sans revenu et écarts de salaires.

Je me suis alors plongée dans toutes sortes d’ouvrages et d’articles sur l'écoféminisme, pour découvrir qu'en fait de nombreux sujets y étaient abordés, et en particulier celui de notre rapport à la nature, mais pas directement la question économique. En première lecture il m'a semblé que l'écoféminisme posait dès le départ sa position anticapitaliste et  tout en soulignant les limites de l’approche marxiste, empêchant ainsi toute réflexion sur la manière avec laquelle on pourrait organiser des échanges marchands.  Alors, erreur, omission, ou même désintérêt total?

Photo Koushik Chowdavarapu

La question économique comme une question centrale de notre époque

Pourtant, même si on ne s’intéresse pas à l’économie comme sujet de réflexion ou de culture générale, on est bien obligé.e, à un moment donné, de se pencher directement ou indirectement sur la question. Les échanges marchands et la loi du marché ont envahi les moindres recoins de la vie. Dans nos professions salariées, nous participons au marché du travail. Si nous sommes entrepreneur.e.s ou exerçons en libéral, nous sommes producteur.rice.s sur le marché des biens et des services. Nous sommes également consommateur.rice.s de tout un tas de biens (alimentaires, vestimentaires, automobiles, immobiliers...) et de services (bancaires, transports, vacances, culture, travaux…). La sphère privée est aussi investie avec le recours au marché des services à la personne (ménage, garde d’enfants, jardinage…), jusqu’au recours au “marché de l’amour” via les plateformes de rencontres. Bref, presque tout à été commodifié, traité comme une "ressource" ou une "consommation", et administré via des mécanismes de marché aux algorithmes téléguidés par une poignée de gro.sse.s joueur.se.s.

Les échanges marchands ont investi tous les aspects de nos vies. Et pourtant, de manière assez paradoxale, les acteurs dirigeants du monde économique tiennent à maintenir les barrières psychologiques (imaginaires et théoriques) entre nos vies privées et professionnelles lorsqu'il s'agit d'éviter d'être tenus pour responsables d'externalités négatives générées par l'entreprise elle-même. Délibérément ou non, l'entreprise peut s'inviter dans votre vie privée en envoyant des mails le soir ou le week-end, mais se défendra de vous obliger à y répondre à ces moments-là. L'entreprise peut déployer des politiques de bien-être au travail, mais se défendre d'une quelconque responsabilité concernant la dégradation de votre état de santé. La frontière entre vie privée et vie professionnelle est mouvante et peut disparaître, puis réapparaître selon les intérêts de ceux qui ont le pouvoir. C’est ce qu’on appelle le blurring.

Photo Darius Bashar

Le problème de la gratuité de la nature et de la reproduction humaine contre la marchandisation de tout le reste

Alors que dit l'écoféminisme à propos de l'économie? Il pose que  les femmes,  tout comme la nature, ont été opprimées et forcées à subvenir à tous les besoins matériels de l'humanité. Nous devons donner la vie, nourrir, soigner, éduquer, servir. Nous fournissons la plupart de ce que la reproduction humaine nécessite de production de biens et de services, et ce de manière gratuite ou bien fort peu rémunérée. La gratuité de la reproduction et le pillage de la nature auraient ainsi permis l'essor du capitalisme.

Et c’est là le coeur du problème. L’environnement naturel dans son ensemble ainsi que les services de reproduction des humains, c'est-à-dire ce que la norme appelle des "matières premières", sont considérées comme n’ayant aucune valeur marchande au point d’appropriation, et sont utilisées dans la production de tous les autres biens et services qui eux possèdent une valeur marchande. “Nos sociétés ont validé le credo cartésien selon lequel l’homme doit se comporter comme le maître et possesseur de la nature”. Si je suis une productrice de matière première gratuite (je fais des enfants, je les élève, je les éduque, je les soigne…), je n’ai aucun revenu monétaire, pourtant je crée de la valeur. Si je suis la Nature, j'offre des minerais, des arbres, des plantes, des animaux, de l'air respirable, de l'eau potable, de la terre fertile, je "produis" de la valeur, mais aucun revenu monétaire ne m'est versé (à qui d'ailleurs?), et rien n'est dépensé (ou si peu) pour renouveler ou remplacer ce qui a été prélevé.

Photo Roya Ann Miller

Dans un monde où seul le revenu monétaire donne accès à tous les biens et services (nourriture, logement, etc…), si je produis des biens et services gratuits, j’ai automatiquement beaucoup moins de pouvoir et un accès réduit aux ressources. J'ai moins accès aux ressources primaires ou "naturelles" car tout a déjà été privatisé, il n’existe plus de communs, et je n’ai pas (assez) d’argent pour me procurer des ressources secondaires, c'est-à-dire "transformées par l'humain". Ma liberté d’action est alors réduite d'autant, et je dois me soumettre à accepter des emplois moins rémunérés, moins considérés, ou travailler plus au sein du ménage pour compenser un salaire plus bas que celui de mon.a conjoint.e.

Première solution écoféministe: instaurer une gratuité universelle

Pour résoudre ce problème du "dualisme des marchés", l’un gratuit et l’autre payant, un pan de l'écoféminisme propose de renverser ce système en établissant une économie de la gratuité généralisée, sur le modèle des communs, des coopératives, de l’autogestion, du mutualisme, du don et du contre don. Ces modèles d'organisation sont connus sous le terme d'écosocialisme. Cette solution omet cependant de traiter la question de la nécessité de la division du travail, que ce soit pour la production de biens complexes, des produits qui nécessitent un travail d’équipe, ou bien tout simplement parce qu’on est individuellement doué pour certains travaux et pas d’autres. Viendra alors inévitablement la question de la valeur d’échange, et du problème classique de correspondance dans les échanges. Si je travaille plus et mieux que l’autre alors pourquoi cet autre devrait-il pouvoir consommer la même quantité et la même qualité de biens et services que moi? Si je produis des pommes, que je veux des poires, mais que le producteur de poires veut des oranges et pas des pommes, alors nous resterons tous les deux avec nos stocks respectifs sur les bras.

Seconde solution écofeministe: Rémunérer la reproduction et la nature

A l'autre bout du spectre, d’autres écoféministes dont la célèbre Sylvia Federici dans Le Capitalisme Patriarcal, militent plutôt pour un salaire de la femme au foyer. A l'opposé du système du tout gratuit, elles militent ainsi pour un système du tout payant afin de résoudre le problème de dualité posé par la reproduction gratuite et la production payante. Si la reproduction crée de la valeur marchande (pour caricaturer, de nouveaux travailleurs-consommateurs), alors celle-ci doit être rémunérée.

C'est une logique similaire qui a donné le jour aux fameux "droits à polluer" pour les entreprises, la taxe carbone, les diverses obligations de dépollution ou de remise en état des sites naturels.

Tout gratuit ou tout payant: là n'est pas la question

L'histoire récente montre bien que s'il y a des biens et des services à disposition gratuitement que certains peuvent revendre ou utiliser comme levier pour faire du profit, alors il existe des abus et du pillage. Si tout devient payant, alors les abus diminuent...un peu, temporairement, puis "les agents économiques" trouvent de nouvelles failles dans le système. Nous avons expérimenté de nombreuses solutions qui suivent cette logique (droits à polluer, congé parental...), et peu s'avèrent satisfaisantes, principalement parce que le prix établi pour le vivant est largement en-dessous de la valeur qu'il procure.

Photo Christine Roy

De manière symétrique, si tout est gratuit alors il n'y a plus de profit à se faire. Si personne n'accumule de stocks (de matières premières, de marchandises, de terres, d'animaux, d'esclaves...), si personne n'exerce la force pour sécuriser et privatiser des périmètres d'espaces naturels, si tout est décidé en concertation, un système basé sur une gratuité universelle pourrait alors éventuellement promouvoir plus d'équité et une vie plus en symbiose avec le vivant. Cela fait beaucoup de si, évidemment...

Parce qu'en dernière analyse, le problème n'est pas l'argent. Le problème, c'est la violence, la violence d'un système qui téléguide nos préférences, nos désirs, vers toujours plus de matériel, plus d'acquisition, de consommation, traitant le vivant comme un moyen, des ressources (humaines, naturelles...) destinées à nourrir cette insatiable faim de "plus de choses" (un nouveau sac à main, une nouvelle voiture, des vacances à la mer, des paquets de pâtes et du papier toilette...).

Photo Nathan Van de Graaf

Le problème vient donc de la violence du système. Et qui fait système? C'est nous. Qui subit puis reproduit la violence? C'est encore nous. Pour changer le système, nulle autre solution que de nous changer nous-mêmes.

Contre la violence du système, une spiritualité et une éthique écoféministe?

Alors si c'est notre violence - ce "combat entre la pulsion de vie et celle de mort", qui est en cause, comment l'atténuer, la canaliser, voire s'en défaire? Il s'agit d'abord de "redonner de l'idéal", des "causes à défendre : l’altruisme, le « care », l’empathie, la connaissance de l’autre, le sauvetage de la planète, la science au service de l’homme ou alors la connaissance et la réalisation de soi". Il s’agit de construire un nouvel imaginaire, d'explorer de nouveaux désirs et changer nos préférences.

Les idéaux et l'imaginaire émergent en général d'une expérience intérieure, une expérience spirituelle qui n'est pas portée par une religion dogmatique, une spiritualité de la Terre fondée sur les concepts d'immanence, d'interrelation et de communauté, et à laquelle on peut accéder de différentes manières. La palette est large, que ce soit la méditation, la prière, les retraites silencieuses, les immersions dans la nature, les pèlerinages, les cercle de parole...toutes ces initiatives qui nous permettent de faire l'expérience de soi en limitant au maximum les influences extérieures, pour accéder à un imaginaire qui sortirait du système, et nous permettrait d'envisager la vie autrement, avec d'autres désirs générant plus d'amour et moins de violence.

Photo Hannah Middleton

Car si nous pensons être libres et en particulier libres de nos pensées et de nos choix, c'est surtout que nous ignorons les causes qui nous déterminent, les influences extérieures qui nous poussent dans un sens ou dans l'autre. Si le partage et l'échange entre citoyens pour la construction collective de normes et valeurs sociales est bien une condition de la démocratie, chacun.e doit pouvoir s'exprimer librement, sans crainte ni influence. Pour ce faire, et ainsi éviter le phénomène des préférences adaptatives (idée ou comportement qui s'adapte à ce que l'autre ou la société attend de nous), il est nécessaire de s'abstraire individuellement des influences extérieures pour former ses préférences et ses idées.

Ce nouvel idéal, cet imaginaire, et les désirs correspondant - formés dans un aller-retour permanent entre retrait du monde et interaction sociale, viendraient alors rebattre les cartes des valeurs de nos sociétés - ce qu'on estime être désirable, souhaitable, ce que l'on pense être juste. Ces valeurs viendraient construire une nouvelle éthique qui sous-tendrait nos rapports à autrui et au monde, c'est à dire au vivant et au sensible.

Vers une nouvelle économie vivante et sensible

Plutôt que de jeter aux orties la monnaie (moyen qui facilite les échanges) et l'économie (l'art de gérer la maison), peut-être s'agit-il de traiter l'argent comme un moyen et non plus une fin, et d'envisager le vivant et le sensible (la nature, les humains) comme des fins en soi, et non plus comme des moyens. C'est un renversement de point de vue qui nécessite un renversement des valeurs.

Photo Vidar Nordli-Mathisen

Ce sont bien les individus qui incarnent les valeurs, et ces mêmes individus donnent corps et vie aux entreprises qui portent et amplifient également ces valeurs. Bien avant les business models, les process ou les moyens de financement, une entreprise, c'est d'abord une mission, celle de résoudre un problème, de servir des besoins. Les missions que les entreprises se donnent sont choisies par ses membres et reflètent leurs valeurs communes. Alors, partons à la rencontre de nous-mêmes afin de découvrir nos valeurs véritables, loin des injonctions permanentes d'une société technologiquement hyperconnectée et pourtant humainement déconnectée d'elle-même. Puis, rapportons des trésors de ce voyage intérieur, pour le partager avec d'autres et ainsi construire le monde d'après.

Photo de couverture #Designecologist / Unsplash